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plaintes de Mme de V… Si intéressantes que soient ces dernières lettres de Chateaubriand, bien plus profondément nous émeuvent les longues et maladroites réponses où l'amie, affolée, s'épuise en efforts inutiles pour retenir une attention qui se détourne d'elle. C'est dans ces réponses que se révèlent à nous, en même temps, tout l'amour de Mme de V… et toute sa souffrance. Et puis nous nous rappelons son âge, la situation particulière où elle se trouve vis-à-vis de l'homme qu'elle aime d'un tel amour: et nous ne pouvons nous empêcher d'imaginer quel magnifique sujet aurait été, pour un Balzac, ce roman de «l'inconnue» de Chateaubriand.

      Enfin,—après combien de luttes, et avec quelle crainte!—Marie se décide à affronter la présence de son ami; et ainsi s'achève son triste roman. «M. de Chateaubriand est venu me voir le samedi 30 mai et le samedi suivant, 6 juin», écrit-elle, bien des années plus tard, à la dernière page d'un cahier où elle vient de recopier, une fois de plus, toute sa correspondance avec «l'élu de son cœur». Et celui-ci s'en va aux eaux de Cauterets, où il l'avait maintes fois invitée à l'accompagner; et elle, pendant les longues années qui lui restent à vivre (elle est morte en 1848, presque en même temps que Chateaubriand), nous ne voyons pas qu'elle tente même la plus timide démarche pour se rappeler au souvenir de celui qui, jadis, jurait «d'aimer pour la vie sa Marie inconnue».

      Heureuse est-elle encore d'être morte avant lui, et de n'avoir pas pu lire, dans les Mémoires d'Outre-Tombe, le récit d'une aventure arrivée précisément pendant ce séjour aux eaux de Cauterets!

      Voilà qu'en poétisant (il s'amusait à composer une ode) je rencontrai une jeune femme assise au bord du gave. Elle se leva et vint droit à moi. Elle savait, par la rumeur publique, que j'étais à Cauterets. Il se trouva que l'inconnue était une Occitanienne, qui m'écrivait depuis deux ans sans que je l'eusse jamais vue. La mystérieuse anonyme se dévoila: patuit dea. J'allai rendre une visite respectueuse à la naïade du torrent. Un soir qu'elle m'accompagnait lorsque je me retirais, elle me voulut suivre: je fus forcé de la reporter chez elle dans mes bras… J'ai laissé s'effacer l'impression fugitive de ma Clémence Isaure; la brise de la montagne a bientôt emporté ce caprice d'une fleur; la spirituelle, déterminée, et charmante étrangère de seize ans m'a su gré de m'être rendu justice: elle est mariée[3].

      [Note 3: Mémoires d'Outre-Tombe, IIIe partie, livre XIII. On trouvera, sur cet épisode, des renseignements très curieux dans une étude de M. Victor Giraud (Revue des Deux Mondes, 1er avril 1899).]

      Ainsi Chateaubriand, pendant les deux années qu'a duré sa correspondance avec Mme de V…, avait une autre «inconnue», à qui peut-être il promettait aussi de «l'aimer pour la vie»! Peut-être lui avait-il proposé, à elle aussi, de venir le rejoindre à Rome, en même temps qu'il le proposait à «Marie» et à Mme Récamier? Et peut-être n'est-ce pas simplement le hasard qui la lui a fait rencontrer à Cauterets, «assise au bord du gave»? Il avait toujours eu le goût de conduire en même temps plusieurs petites intrigues sentimentales, traitant chacune d'elles avec tant de chaleur, et tant de mystère, qu'on pouvait croire qu'il s'y donnait tout entier; mais parfois le mystère se découvrait, et un pauvre cœur de femme en était déchiré. Heureuse du moins «Marie» de n'avoir pas connu cette souffrance-là!

      Oui,—les lettres qu'on va lire le prouvent une fois de plus, —Chateaubriand avait raison de dire que «son amour portait malheur»; mais nous soupçonnerions volontiers que la faute en était au moins autant à lui-même qu'à la fatalité. Il était fait de telle sorte que, attachant toujours beaucoup plus de prix à ce qu'il n'avait pas qu'à ce qu'il avait, il ne pouvait s'empêcher de le laisser voir. La dureté qu'on lui a reprochée pour les femmes qui ont «agréé sa vie» semble bien avoir consisté surtout en un contraste trop rapide, trop peu dissimulé, entre ses façons d'agir à leur égard avant et après sa victoire sur elles; et sans doute ses amies l'auraient trouvé moins dur s'il ne les avait pas habituées, d'abord, à toutes les douceurs d'une tendresse, d'une prévenance, d'une sollicitude infinies. Ses premières lettres à Mme de V… suffiraient pour nous donner une idée de l'art vraiment merveilleux que ce grand artiste savait mettre à la conquête d'un cœur. Tous les mots y sont des caresses; et leur musique même, tour à tour langoureuse ou pressante, c'est avec un attrait irrésistible qu'elle murmure: «Venez à moi!» Comme on comprend que, accoutumée à une telle musique, une femme ait pleuré toutes ses larmes avant de se résigner à ne plus l'entendre!

      Mais Mme de V… avait l'esprit trop droit et l'âme trop généreuse pour ne pas se rappeler que l'homme par qui elle souffrait était celui aussi qui, durant de longs mois, avait transfiguré sa vie en un rêve enchanté. De la même façon qu'elle avait aimé Chateaubriand avant de le connaître, elle a continué de l'aimer après que la destinée les eut séparés: le soin qu'elle a pris de conserver, de transcrire, d'annoter ses lettres nous montre assez que, jusqu'au bout, elle est restée pieusement fidèle à «l'élu de son cœur». Et nous, à notre tour, tout en la plaignant, gardons-nous d'êtres injustes ou sévères pour lui! Par une étrange perversité de notre nature, nous sommes trop souvent tentés de donner tort, d'avance, aux hommes de génie, dans les aventures d'amour où nous les voyons engagés; nous sentons ces hommes si différents de nous, si supérieurs à nous, que nous ne pouvons nous défendre de vouloir les en punir une fois encore. Et cependant, à y regarder de plus près, il est bien rare que le véritable génie ne s'accompagne pas d'une certaine bonté: d'une bonté faite parfois de détachement, voire d'indifférence, mais répugnant d'instinct à toutes les formes de la bassesse, dont il n'y en a pas de plus basse que de faire souffrir. Pour ce qui est de Chateaubriand, en particulier, si ses premières lettres à Mme de V… nous le révèlent infiniment habile à tous les artifices de la séduction, les dernières nous apportent un nouveau témoignage de ce qu'il a appelé quelque part, en riant, «sa maudite bonté». Dès le moment de son départ pour Rome, nous sentons que son «inconnue» ne l'intéresse plus; nous le sentons, comme elle le sentait elle-même, au «style anonyme» de ses lettres, à mille petites nuances involontaires de froideur et de gêne: mais il n'en continue pas moins de lui écrire, et de la consoler, avec une complaisance d'autant plus touchante qu'on devine davantage l'effort qu'elle lui coûte. Ce n'est pas lui qui, comme le médiocre Adolphe, serait descendu jusqu'à se plaindre d'une femme qu'il aurait cessé d'aimer. Il avait toujours vite fait, malheureusement, de cesser d'aimer, et nombreuses sont les femmes qui en ont souffert; mais il n'accusait jamais que lui seul de cette fatale et malfaisante mobilité de son cœur. Et personne n'en a souffert autant que lui-même.

      C'était un de ces enfants gâtés qui ne peuvent résister à la tentation de casser aussitôt les jouets qu'on leur donne, et qui ensuite se désolent de les avoir cassés. Combien de jouets divers il a cassés, ou tout au moins ébréchés, au cours de sa vie, depuis des cœurs de femmes jusqu'à une religion et une royauté! Et combien, toute sa vie, il s'en est désolé! Sous les apparences extérieures d'une vanité enfantine, ses Mémoires ne sont, d'un bout à l'autre, que la plainte d'un enfant sur ses jouets brisés. «N'est-ce pas une chose curieuse, écrivait-il en 1826 dans une préface des Martyrs, que je sois aujourd'hui un chrétien douteux et un royaliste suspect?» Hélas! il était vraiment l'un et l'autre, malgré les meilleures intentions du monde; et, bien qu'il s'en défendît au dehors, il ne pouvait s'empêcher de le reconnaître, au-dedans de soi, ni de s'en affliger, ni de sentir qu'il allait recommencer le lendemain les fautes qu'il se repentait d'avoir commises la veille. C'était un enfant, un malheureux enfant. À Rome, un soir, pendant une des brillantes réceptions de l'ambassade de France, une dame anglaise, «qu'il ne connaissait ni de nom, ni de visage», s'est approchée de lui, l'a regardé, et lui a dit, en français, mais avec un fort accent de son pays: «Monsieur de Chateaubriand, vous êtes bien malheureux!» Étonné de «cette manière d'entrer en conversation», l'ambassadeur a demandé à la dame ce qu'elle voulait dire. «Je veux dire que je vous plains!» lui a-t-elle répondu, après quoi elle a «accroché le bras d'une autre Anglaise, et s'est perdue dans la foule». Rien de ce qu'on pourra jamais écrire de Chateaubriand n'égalera, en finesse ni en profondeur, le jugement porté sur lui par cette dame inconnue.

      T. W

      UN DERNIER AMOUR DE RENÉ

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