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en effervescence.

      Le Journal des Débats a donné deux passages relatifs à l'arrestation de M. de Saint-Priest et à la lettre qu'il écrit à ce sujet. Tout palpite encore sur cette pauvre terre de France, travaillée par tant de passions diverses63.

      Voici l'extrait d'une lettre que mon fils Alexandre a reçue hier de Paris: «A propos de Carmélites, savez-vous que M. Cousin, poussé par son amour rétrospectif pour Mme de Longueville, va très souvent aux Carmélites de la rue d'Enfer, et qu'il ne veut plus écrire une ligne sans la soumettre à la Supérieure, qui est une personne du plus haut mérite, dit-on. Elle lui envoie ses manuscrits revus et corrigés, et il se soumet en enfant à ses décisions64. C'est fâcheux qu'il n'ait pas pris plus tôt ce parti, mais on ne peut qu'applaudir à cette complète conversion. J'ai toujours estimé les hommes qui reviennent; il faut pour cela autant de courage que de conscience et de sincérité.

      «Si l'on s'est égayé à l'étranger de notre nouvelle comète, comme vous l'appelez (l'Impératrice), je vous assure qu'ici les sonnets, les pamphlets, les calembours pleuvent de tous côtés, et dans toutes classes, comme dans tous les salons. Je trouve cela plus déplorable que risible, car à quelque parti qu'on appartienne, il est triste de voir notre pauvre France tombée si bas. Cette malheureuse Impératrice a été tellement traînée dans la boue que, ne fût-ce que par charité chrétienne, je serais portée à la défendre. Tout en faisant la part de l'excentricité de son caractère, on s'accorde généralement sur la bonté de son cœur. Quant à moi, elle a fait ma conquête à Notre-Dame, pas comme beauté, mais par sa dignité et le pieux recueillement de son maintien.

      «Savez-vous aussi l'affaire de M. Veuillot avec l'abbé Gaduel? Cet homme est incorrigible65

       Nice, 14 février 1853.– Il est arrivé hier ici un aide de camp du Roi de Sardaigne, qui a raconté qu'en effet Mazzini s'était avancé jusqu'à Lugano ou Bellinzona, mais que Kossuth, moins prudent, s'était aventuré jusqu'à Voghera. C'est par les autorités autrichiennes que le comte Apponyi en a été averti, ainsi que du passage projeté de certains réfugiés avec armes et munitions, qui devait s'opérer à Stradella. Sur la demande d'Apponyi, on a envoyé des troupes pour disperser le rassemblement, saisir les munitions, etc.; mais on est arrivé, avec ou sans bonne volonté, trop tard à Voghera pour se saisir de Kossuth, qui avait pris le large.

      Nice, 18 février 1853.– On m'écrit de Paris: «La tentative faite à Milan prouve que les socialistes ne se tiennent pas pour battus. Aussi la mise en liberté de quatre mille trois cents détenus, en France, a-t-elle produit une véritable terreur dans nos provinces. J'espère encore que ce mouvement milanais suspendra l'exécution de cet acte de clémence; ce serait un grand bonheur.

      «On dit que les personnes qui allaient à la Cour de l'Empereur avant son mariage devront être représentées, pour permettre d'éliminer celles qu'on désire en écarter.

      «L'Impératrice, jusqu'à présent, ne décide rien par elle-même. Elle soumet tout à l'Empereur, même la robe qu'elle doit porter; ils ne se quittent pas; on dit l'Empereur éperdument amoureux.

      «M. de Caulaincourt, second fils de la duchesse de Vicence, épouse Mlle de Croix; il avait été refusé plusieurs fois à cause d'un œil de verre. La mère est enchantée de ce mariage. La jeune personne est riche, bien née et bien élevée. La duchesse de Périgord est moins charmée du mariage de son fils Paul: les Saint-Aignan ne donnent que 15000 francs de rente à leur fille, dont ils retiennent 6000 francs pour frais de nourriture et de logement.

      «Il est certain que le maréchal de Castellane avait reçu l'ordre, par le télégraphe, d'entrer en Savoie et de s'emparer du Comté de Nice, si le mouvement milanais n'avait pas été étouffé tout de suite, probablement sous le même prétexte et avec la même durée qui a mené et qui fait rester les Français à Rome.»

       Nice, 23 février 1853.– Que dire de cette nouvelle horreur tentée à Vienne66. Je suis encore sans détails; je ne sais que ce que disent les nouvelles télégraphiques, qui, même, ne sont pas d'accord entre elles. Toujours est-il que ce charmant Empereur a été blessé. Dieu veuille qu'il n'y ait pas de mauvaises suites pour ce jeune Souverain, qui annonce de si belles qualités et dont l'Allemagne a bien grand besoin à l'heure qu'il est.

       Nice, 25 février 1853.– J'ai reçu de Vienne, de mon beau-frère67, quelques lignes écrites après l'attentat contre l'Empereur. La blessure avait énormément saigné, mais les médecins la déclaraient sans danger. L'émotion, l'indignation, étaient générales dans toutes les classes; le peuple s'est porté à l'Archevêché, demandant qu'un Te Deum fût chanté à l'instant à Saint-Étienne, pour rendre grâce à Dieu que le coup n'ait pas été mortel.

      Un Espagnol est arrivé ici de Paris. Il est l'ami de la sœur du marquis de Bedmar et de Mme de Toreno. Cette sœur, qui se nomme Incarnation de son nom de baptême, a épousé le beau M. Manuel, l'agent de change élégant, héros d'assez éclatantes aventures. Mme Manuel était l'amie de cœur de Mlle de Montijo, mais l'Empereur n'a pas voulu qu'elle fût reçue à la Cour de l'Impératrice. Enfin, à force d'insistances, celle-ci a obtenu de voir, le matin, en particulier, cette amie de cœur. Dans cet entretien, il paraît que la jeune couronnée s'est jetée en pleurant dans les bras d'Incarnation, disant qu'elle se sentait enfermée dans une cage, dorée à la vérité, mais hermétiquement fermée; qu'elle n'était maîtresse de rien, et qu'elle n'avait eu aucune liberté pour la composition de sa maison.

      Il faut lire dans le Journal des Débats du 22 de ce mois un article sur l'ouvrage du Père Theiner par M. de Sacy. Il n'y est ni janséniste, ni philosophe, il y est homme de discernement judicieux et impartial, résumant parfaitement l'ouvrage, l'appréciant sans dénigrement, et portant un jugement juste, sain, modéré, et, à mon avis, excellent sur les Jésuites, non pas les Jésuites de l'institution ni ceux d'aujourd'hui, mais ce qu'ils étaient au moment de leur suppression, et ce qu'ils tentent toujours plus ou moins à redevenir.

      Le Galignany du 17 février contient la réponse de Mme Tyler, seconde femme de l'ex-Président des États-Unis, à la fameuse lettre collective des dames anglaises68. Elle est plus rude que l'article que John Lemoinne a fait à ce sujet. Il paraît que les dames américaines, au lieu d'être flattées d'avoir été traitées en sœurs par quelques grandes dames anglaises, sont fort blessées de leurs conseils. Mme Tyler les traite avec une ironie sanglante et le leading article du Times à ce sujet69, que le Galignany rapporte également dans la même feuille du 17, n'est pas moins désagréable pour les dames anglaises que pour celles du Nouveau Monde. On dit les Duchesses, Marquises et Comtesses de la Grande-Bretagne, signataires de l'Épître, très embarrassées, et aux regrets que leur vaniteuse charité leur ait fait faire une semblable démarche. Il est sûr qu'il est impossible d'en avoir fait une plus ridicule.

       Nice, 26 février 1853.– J'ai reçu hier des lettres de Paris, dans lesquelles on me dit ce qui suit: «Les amis du Gouvernement ont regretté encore plus que ses ennemis l'arrestation du vicomte de Saint-Priest; je crois qu'il n'y aura, en définitive, que M. Tański de sérieusement atteint. Il correspondait avec plusieurs Cours étrangères, et leur faisait passer, outre des bulletins politiques, tous les couplets, les quatrains, les pamphlets qui pullulent sur l'Impératrice. On a trouvé chez lui, entre autres, la minute d'une lettre de lui, adressée à lady Holland, à Naples, remplie des lazzi que le mariage impérial a provoqués. Walewski et Rothschild ont fait de grands efforts pour obtenir sa liberté, mais inutilement. Ce même Tański était aussi dans l'intimité du prince Jérôme-Napoléon.

      «Les témoins espagnols de l'Impératrice, au mariage civil et religieux, n'ont pas été invités depuis aux Tuileries, pas même au bal du Mardi Gras, où il y avait trois cents personnes. Cependant, ils ont dîné hier avec Leurs Majestés, à l'exception du marquis

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Le 7 février, le général vicomte de Saint-Priest, MM. René de Rovigo, de la Pierre, le comte de Mirabeau, de Coëtlogon et quarante autres personnes, parmi lesquelles plusieurs Allemands et Italiens, furent arrêtés à Paris, dans leurs domiciles respectifs, et après une perquisition faite dans leurs papiers, ils furent tous conduits à la prison de Mazas. Ils étaient prévenus d'avoir fait partie d'agences secrètes, ayant pour but d'adresser aux journaux étrangers de fausses nouvelles sur l'état de la France et de déconsidérer le Gouvernement de Napoléon III aux yeux de l'Europe. Parmi les personnes arrêtées se trouvait M. Joseph Tański, réfugié polonais, naturalisé français et attaché depuis plusieurs années à la rédaction du Journal des Débats. Le général de Saint-Priest fut remis en liberté le soir même de son arrestation, tandis que M. Tański n'obtint sa mise en liberté sous caution que le 24 février.

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En 1853, M. Victor Cousin publia son livre sur Mme de Longueville, qui ouvrait la série de ses études sur les Femmes et la Société du dix-septième siècle, et esquissait tous les personnages de la Fronde.

<p>65</p>

A propos d'articles que l'abbé Gaduel, vicaire général d'Orléans, avait fait paraître dans l'Ami de la religion, et qui critiquaient philosophiquement et théologiquement un livre recommandé par Louis Veuillot, dans son journal l'Univers, Mgr Sibour, archevêque de Paris, avait condamné ce journal et en avait interdit la lecture au clergé de son diocèse. M. Veuillot, au lieu de discuter ces critiques, attaqua M. Gaduel dans sa personne et se livra à de sarcastiques déclamations contre la science et l'enseignement de la théologie.

<p>66</p>

Le 18 février, l'Empereur d'Autriche se promenait sur les remparts de Vienne, lorsqu'il fut tout à coup arrête par un garçon tailleur hongrois, ancien hussard. L'assassin avait dirigé son coup de poignard vers la gorge, mais François-Joseph, ayant aperçu l'arme levée contre lui, fit avec le bras un mouvement qui la repoussa en arrière, au bas de la nuque. L'aide de camp de Sa Majesté, comte O'Donnell, dégaina aussitôt et porta à l'assassin un coup de sabre qui l'abattit à ses pieds.

<p>67</p>

Le comte Schulenbourg.

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En 1848, la publication de la Case de l'oncle Tom, où Mme Becker-Stowe peignait avec autant de vivacité que de couleur les souffrances des esclaves noirs en Amérique, provoqua en Angleterre un mouvement d'opinion très accentué en faveur de l'abolition de l'esclavage. Plusieurs grandes dames, réunies à Stafford-House, sous la présidence de la duchesse de Sutherland, rédigèrent une lettre ouverte aux dames américaines, les engageant à faire œuvre de propagande pour l'abolition de l'esclavage dans leur pays. Cette lettre provoqua une verte réponse de Mme Tyler, où, en parlant de la misère et des abus de toutes sortes qui règnent en Angleterre, elle invitait les dames anglaises à vouloir bien s'occuper de réformer leur nation, avant de penser à réformer les institutions américaines, qui avaient leur raison d'être dans les conditions spéciales de cette contrée.

<p>69</p>

Voir cet article du Times aux pièces justificatives de ce volume.